« L’honneur d’une tricoteuse » (par Tina Hess)

Posté par mohair35 le 5 mai 2020

Article très intéressant sur la valeur réelle des tricots « faits-main »:

 

« L’honneur d’une tricoteuse »

 

par Tina Hees

article-tricot-646x960-646x960 

« J’ignore comment il en va pour vous, mais moi je suis fière de mes prouesses en matière de tricot.

 

Je m’imagine savoir assez bien tricoter et j’estime que mes ouvrages, à l’exception de quelques pièces, sont assez réussis. Je suis très fière d’entendre les commentaires élogieux de non-tricoteuses qui disent qu’on ne voit pas que mes ouvrages sont faits à la main et qu’ils ont vraiment l’air « comme achetés ». Vous avez certainement déjà dû entendre ce genre de commentaires.

 

Certaines tricoteuses considèrent ce genre de remarques comme des propos désobligeants par rapport à leur travail. Pour moi ce n’est pas désobligeant, c’est au contraire un compliment, cela signifie que mes vêtements sont très bien travaillés.

 

Car celui qui ne tricote pas s’imagine toujours qu’un tricot fait main est informe avec des mailles relâchées et irrégulières. Sans aucun doute les suites néfastes des années 80 et du mouvement écolo, où l’on portait un pull épais en laine de mouton avec des espadrilles et un keffieh palestinien.

 

 Nous avons investi beaucoup d’efforts et de temps dans l’apprentissage du tricot. Chaque pièce tricotée contient, outre le prix des fournitures, de nombreuses heures de travail et aussi toute une séquence de notre vie et de notre personnalité. Des premières mailles au produit fini, nous tenons notre ouvrage entre nos mains et développons ainsi un contact très personnel avec le tricot. Pour moi, chaque pièce est un de mes « bébés » et j’y suis très attachée.

 

Ce qui m’énerve beaucoup, ce sont les personnes qui d’un air un peu condescendant me lancent : « Si tu veux, tu n’as qu’à me tricoter quelque chose, je te paye la laine ! ». L’air de sous-entendre « Fais enfin quelque chose d’intelligent avec tes aiguilles ». Je ne manque jamais de demander à la personne ce qu’elle estime être le tarif horaire du tricot. « 6 euros ? ». C’est peut-être un peu juste, mais OK. Il me faut 60 heures pour réaliser un pull. Cela fait 360 euros, plus le matériel. La plupart du temps, ma déclaration est suivie d’un silence un peu gêné.

 

Je trouve d’autant plus triste que certaines tricoteuses vendent leurs réalisations à un prix vraiment trop bas. « Mais tricoter est pour moi un loisir, je ne veux pas gagner d’argent » ou encore « de toute manière je tricote devant la télévision, ce n’est pas un travail ». Voilà les arguments que l’on peut entendre au sujet du prix des pièces tricotées main. A partir du moment où je tricote pour des personnes qui ne font ni partie de ma famille ni de mon cercle d’amis, j’estime que j’accomplis un travail. Par conséquent, j’attends d’être rémunérée en conséquence.

 

Le fait que j’aime tricoter et que j’exerce cette activité durant mes heures de loisir ne change rien. Le fait que je n’en aie pas besoin pour vivre ne change rien non plus. Je possède un savoir-faire qu’une autre personne ne possède pas. J’ai mis des années à apprendre et à me perfectionner. Si quelqu’un d’autre veut profiter de ce savoir, il faut qu’il en paye le prix. Point barre. Celui qui n’y est pas prêt s’achète des vêtement de confection et porte des chaussettes en matière synthétique, c’est tout. Comment réagiriez-vous si quelqu’un vous proposait de repasser sa montagne de linge pour 50 cents ? De toute manière c’est une bagatelle, je repasse en regardant la télé ?

 

Et pourtant, chaque année sur les marchés de Noël, on trouve des montagnes de chaussettes tricotées main à des prix dérisoires qui ne recouvrent même pas les prix de fournitures. Si on demande aux vendeurs pourquoi ils pratiquent de si petits prix, ils répondent que de toute manière on ne peut pas se permettre de demander plus. Mais pourquoi alors se donner tant de peine et passer des heures dans le froid ? Un paire de chaussettes requiert bien 10 heures de travail (à condition que la tricoteuse soit particulièrement rapide). Le prix de vente varie tout au plus entre 10 et 14 euros. Le tarif horaire ? A peine 1 euro, à condition que les fournitures soient achetées à vraiment bas prix. Et dans ce prix ne sont pas compris les frais de stand et de déplacement.

 

Sur Internet, la situation est la même : des pulls tricotés main tout neufs et jamais portés sont vendus à 30 euros. Une somme qui ne recouvre même pas le coût de la laine.

 

Comme vous pouvez le constater, c’est là pour moi un sujet sensible qui a le don de suprêmement m’énerver. Sur le fond, cela devrait m’être bien égal qu’une personne vende ses ouvrages et ses capacités bien en-dessous de leur valeur réelle. Mais j’aime de tout cœur le tricot, et cela me fait mal de voir qu’il y a des personnes qui vendent de petites merveilles pour trois fois rien.

 

Je trouve particulièrement dommage que le tricot se trouve ainsi déprécié aux yeux du monde non tricoteur. Le tricot se trouve réduit à une activité secondaire tout juste d’une activité de « grand-mère ». On rend même servie à « grand-mère » en la libérant de son surplus de production. Comment quelqu’un peut-il vendre ses pièces tricotées à des prix dignes lorsque d’autre part on trouve sur le marché des pièces maille à prix défiant toute concurrence ? Il existe toute une clientèle prête à dépenser une fortune pour des vêtements ou des gants sur mesure, alors pourquoi n’en irait-il pas de même pour des pièces tricotées à la main ? Le tricot semble toujours être une activité réservée aux femmes au foyer. Cette image réductrice ne disparaîtra pas aussi longtemps que cet art artisanal sera sous-estimé sur le plan financier.

 

Je souhaiterais que les tricoteuses (et tricoteurs) du monde entier accordent plus de valeur à leur travail en le vendant à un prix à la hauteur de la performance accomplie. Si le client n’est pas prêt à en payer le prix, tant pis. Dans ce cas, je préfère me tricoter quelque chose de chouette. Ou je tricote pour ceux que j’aime: leur joie et leur reconnaissance valent tous les salaires du monde.« 

café

 

Laisser un commentaire

 

Quand naturel rime avec beauté |
somato-relaxation//coach de... |
institut de beauté Arôm'est... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | magalieaffaires
| faschion
| laboutiquedefifilabricole